Bruits de cockpit

L'aviation européenne et ses bruits de couloir.

En Italie, les aides d’Etat attribuées à Ryanair en Sardaigne ont pris une ampleur nationale. Mêlant Commission européenne, gouvernement italien, région autonome et maire revanchard, le cas de la Sardaigne est d’autant plus important qu’il est symptomatique de ce qui pourrait arriver en France, voire en Europe.

Que se passe-t-il exactement en Sardaigne, pour que tous les médias italiens bruissent au sujet de cette région autonome de l’Italie ? Si « l’affaire sarde » n’a pas encore atteint une portée internationale, cela ne devrait plus tarder avec le dernier jugement de la Commission européenne, paru vendredi.

Derrière cette affaire, l’utilisation excessive d’aides marketing a créé un système certes efficace et même légal, mais financièrement fort coûteux. Itinéraire d’une petite affaire locale devenu un enjeu national.

Sardaigne : une région autonome et trois aéroports moribonds

La Sardaigne est une île située au Sud de la Corse et une région autonome de l’Italie. En tant que telle, elle dispose d’un Conseil régional dépositaire du pouvoir législatif et d’une « Junte » dépositaire du pouvoir exécutif. Celle-ci compte un président du conseil régional, des « conseillers » au transport ou à l’économie faisant office de ministres, etc.

L'île de Sardaigne compte trois aéroports: Alghero au Nord-Ouest, Olbia au Nord-Est et Cagliari au Sud.
L’île de Sardaigne compte trois aéroports: Alghero au Nord-Ouest, Olbia au Nord-Est et Cagliari au Sud.

En tant qu’île, la connectivité du territoire a toujours été prioritaire pour les élus sardes. Hélas, les évènements récents pourraient sérieusement entacher la connexion avec le continent et par la même l’équilibre économique de l’île. Les trois aéroports de l’île (Alghero, Cagliari et Olbia), situés à quelques kilomètres les uns des autres, sont en effet menacés, à plus ou moins long-terme, par une réduction d’activités qui pourraient impacter massivement le tourisme et l’économie.

Alghero, un hub de Ryanair depuis plus de 15 ans

Quand Ryanair a posé ses valises à Alghero, quinze ans auparavant, la compagnie aérienne irlandaise a certainement révolutionné le transport vers cette île de Sardaigne peu habituée à recevoir des touristes d’horizons divers.

Ryanair est une compagnie qui affectionne beaucoup les aéroports secondaires, et encore plus quand ils sont situés sur des îles à fort potentiel touristique, à l’image de ce qu’elle fait aux Canaries, en Corse ou en Sicile. La méthode du géant irlandais a été la même que d’habitude : en échange de plusieurs millions d’euros par an payés par les pouvoirs publics, la compagnie aérienne a fait découvrir à des touristes anglais, espagnols ou hongrois les beautés du pays sarde. Et il faut y croire que la région a eu tout à y gagner, car la Commission européenne, après enquête, a finalement trouvé peu à redire sur les aides incitatives accordées à l’aéroport d’Alghero (ce ne sera pas le cas pour ceux de Cagliari et d’Olbia, comme nous le verrons ensuite).

Cela n’a pas sauvé l’aéroport pour autant. En 2016, Ryanair annonce son intention de fermer sa base d’Alghero après 15 ans de présence sur l’aéroport le plus touristique de l’île (1,3 million en 2010) en signe de protestation contre une taxe aéroportuaire instaurée par le gouvernement de Matteo Renzi. Le choix de la Sardaigne est loin d’être anodin : le géant irlandais y est en situation de monopole et réduire ses vols consiste à virtuellement tuer la région autonome de Sardaigne.

Face à la menace, le gouvernement italien a finalement fait volte-face et annonce le 20 juillet qu’il n’instaurerait pas une taxe aéroportuaire spéciale.

Un aéroport en déficit financier

La volte-face des élus italiens sur la taxe aéroportuaire n’a pourtant pas abouti à un retour immédiat de Ryanair à l’aéroport sarde. Car entre temps, une autre polémique s’est mise à enfler.

Depuis le début de l’enquête de la Commission européenne, la nouvelle Junte sarde au pouvoir, emmené par Francesco Pigliaru, le président, et Massimo Deiana, le « ministre » régional chargé des transports, entretiennent une position ambiguë et contestée au sujet de l’aéroport.

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Massimo Deiana, le conseiller régional au transport du président de région.

Massimo Deiana cristallise la plupart des controverses. Cet universitaire spécialiste des transports aurait enclenché la privatisation de l’aéroport d’Alghero en accélérant la mise sur le marché des parts de la SOGEAAL, la société en charge de son administration, pour n’en conserver que 25%. La raison est simple : la SOGEAAL est dans une situation financière moribonde et impossible à tenir sans le soutien régulier de la région. Cela tient principalement aux mesures incitatives aux compagnies aériennes, qui coûtent à la structure plusieurs millions par an.

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Mario Bruno, le maire d’ALghero.

Cette annonce de privatisation a cependant entraîné une véritable levée de boucliers de la part de la population et principalement du maire d’Alghero, Mario Bruno. Ce dernier est parti en croisade contre la Junte, craignant pour l’équilibre économique de sa ville sans le poumon que représente le tourisme. Une privatisation devrait en effet entraîner la fermeture du robinet des subventions, ce qui ferait indubitablement fuir Ryanair.

Face aux vives critiques, le ministre régional Massimo Deiana a longtemps cultivé l’ambiguïté sur ses positions, jusqu’à ce que finalement, le président de région Francesco Pigliariu lève un peu le voile. « L’argent est là » expliquait-il à la presse locale, avant de poursuivre « Nous attendons juste l’aval des autorités européennes ».

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Francesco PIgliaru, le président de la région Sardaigne;

Pourtant, certains voient les choses différemment. Umberto Borlotti, ancien directeur général de la Sogeaal, défend l’idée que la société gérant l’aéroport est en situation de faillite. En effet, si les aides versées à Ryanair sont légitimes aux yeux de l’UE, elles n’en sont pas moins indolores, et la région ne peut plus se permettre de verser 2 à 3 millions par an au transporteur irlandais.

Bien que cela n’ait jamais été confirmée, il semble que la privatisation de l’aéroport était avant tout une manière pour les pouvoirs publics sardes de se défaire d’un gouffre financier. Mais les risques pour le tourisme sont tels (Ryanair est en effet la compagnie qui assure la majorité des vols vers la Sardaigne) qu’une rencontre entre Michael O’Leary, DG de Ryanair, Luciano D’Alfonso, ministre italien des transports, ont convenu en urgence d’une réunion aujourd’hui.

Une rencontre qui soulève plusieurs interrogations

La rencontre entre le pouvoir central, le pouvoir régional et le transporteur Ryanair apportera finalement davantage de questions que de réponses. Peu d’informations ont circulé à la sortie de cette réunion : le ministre d’Alfonso a certes annoncé tout sourire que Ryanair resterait à Abruzzo (l’autre base que la compagnie aérienne avait menacé de quitter), mais le cas Alghero semble plus complexe.

Michael O’Leary, à la sortie de la réunion, a déclaré que tout dépendrait des nouvelles lignes directrices de la Commission européenne, et qu’il se laissait encore une semaine avant de trancher sur le cas Alghero. Le dirigeant reste néanmoins confiant, affirmant vouloir présenter un plan de croissance pour l’Italie, et se réjouissant du retrait de la taxe aéroportuaire par le gouvernement Renzi.

C’est d’ailleurs là où le bât blesse : Ryanair avait déclaré qu’elle quitterait Alghero en signe de protestations pour une taxe qui n’est plus d’actualité. On comprend donc difficilement le fait qu’elle ne souhaite pas s’en aller immédiatement. C’est certainement en réponse au risque de la privatisation de l’aéroport et donc de la fin des subventions que Michael O’Leary a préféré ne pas se prononcer sur Alghero.

Mais au vu de la grogne populaire, il y a fort à parier que la Sardaigne continuera à subventionner Ryanair, malgré l’impact financier désastreux sur l’aéroport. Comme tant d’autres avant lui, Francesco Pigliaru n’aura pas réussi à résoudre l’équation entre connectivité nécessaire et pertes de profits financiers pour la région.

Quel sera l’avenir de la région ? Nous en suarons plus la semaine prochaine, si l’on en croit les déclarations sybillines de M. O’Leary.

 

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