Bruits de cockpit

L'aviation européenne et ses bruits de couloir.

Qatar Airways et Vueling ont annoncé avoir noué un partenariat de partage de codes qui a pris effet immédiatement. Un accord qui témoigne du rapprochement entre la compagnie du golfe et la filiale du groupe IAG.

Qatar Airways et Vueling ont des intérêts communs. La première est l’actionnaire majoritaire d’IAG, lui-même groupe qui possède Vueling. Depuis cet été, Qatar a monté sa participation au sein d’IAG de près de 20%, un taux à la fois sans précédent et inquiétant. Sans précédent, car c’est bien la première fois qu’une compagnie étrangère investit aussi massivement dans un des grands groupes historiques de l’aviation européenne. Inquiétant, car les dangers que font peser sur le secteur les investissements des compagnies du Golfe sont réels, bien qu’insuffisamment investigués à l’heure actuelle.

Qatar et Vueling : une logique assumée de feeding ?

Le feeding et son pendant low-cost, le connecting (relire à ce sujet l’excellent article d’Emmanuel Combe et de Didier Brechemier sur le sujet) sont rapidement en train de prendre du poids dans le paysage européen de l’aviation. Les alliances entre compagnies low-cost et compagnies classiques ou opérant uniquement en long courrier se multiplient.

Il y a moins d’un mois, c’est Air Berlin qui décidait de confier une partie de ses opérations court courrier à Flybe, pour mieux se recentrer sur les voyages long-courrier vers les Etats-Unis. Ce choix de partage des codes était motivé par la volonté d’Air Berlin de se défausser de la plupart de ses opérations court-courrier financièrement moribondes afin de faire face à une succession de pertes ces dernières années.

Qatar et de Vueling, plus de passagers et un moyen de contourner les libertés de l’air

Grâce à un accord qui touche jusqu’à 67 routes opérées par Vueling (principalement à Barcelone-El Prat et Rome-Fiumicino), permettant automatiquement aux passagers de bénéficier d’un vol en classe « Excellence » sur Vueling. Ce nouveau « permettra des correspondances fluides dans les hubs (de Vueling) de Barcelone-El Prat et Rome-Fiumicino » qu’elle dessert deux fois par jour, explique le communiqué de Qatar Airways, dont le PDG Akbar al Baker souligne qu’ainsi « les passagers en Europe auront encore plus de possibilités pour se connecter au réseau mondial de Qatar Airways ».

Dit autrement, Qatar espère grâce à ce partage code pouvoir passer outre une certaine forme de restrictions sur les libertés de l’air en Europe grâce à un accord de partages de codes, atteignant dès lors une clientèle plus large. Vueling y trouve également son compte, d’abord parce qu’elle transportera plus de passagers, ensuite parce qu’il bénéfice de l’image haut de gamme de Qatar. Un « boost » en termes de prestige bienvenu quand on sait la situation difficile dans laquelle est Vueling depuis les incidents d’El Prat.

La menace larvée des compagnies du Golfe

Excellente idée alors, ce partage de codes ?

La question reste ouverte. Cet accord est avant tout révélateur de la prise de pouvoir graduel des compagnies du Golfe sur le ciel européen.

Alors même que cette thématique reste insuffisamment abordée dans les médias et ne fait l’objet d’aucune investigation journalistique, les compagnies comme Qatar ou Etihad investissent massivement dans les compagnies européennes. IAG n’est finalement qu’un cas parmi d’autres : Meridia a été achetée à plus de 40% par Qatar, Etihad possède 49% d’Alitalia et 29% d’Air Berlin… Ces dangers sont pourtant suffisamment importants pour que l’Union Européenne ait choisi d’inclure dans son futur paquet aviation une clause de « concurrence loyale », si l’en croit le brouillon du rapport final qui a fuité en début d’année dans la presse.

Grâce à ses participations, les compagnies du golfe réussissent à siphonner le trafic des compagnies classiques comme Air France, KLM ou Lufthansa. Mais alors comment se fait-il que British Airways, compagnie phare du groupe IAG, ne se retrouve pas complètement phagocytée par Qatar Airways ? La réponse tient certainement au fait qu’une segmentation ad hoc des destinations selon les réseaux de chacun semble s’être créée, avec pour chacun des précarrés. Aux compagnies du Golfe le lien entre l’Asie et l’Europe, en passant par les pays du Moyen Orient. Aux compagnies européennes le lien entre l’Amérique du Nord et le Moyen-Orient.

Une convergence irrémédiable ?

Est-ce cela l’avenir du transport aérien mondial ? Bon gré, mal gré, se dessine graduellement la naissance de trois grandes alliances : Qatar-IAG, Air France-KLM – Etihad, Lufthansa-Emirates. Chacun trouvera également les homologues américains les plus adaptés (Delta, United et American sont les trois grandes compagnies nord-américaines). Cette convergence au niveau mondial semble néanmoins irrémédiable, tant les profits supposés sembleront énormes.

En attente de la naissance d’un gigantesque marché mondial où compagnie européennes, américaines et arabes travailleront de concert, préserver l’identité et la force de nos compagnies dans ces trois grandes alliances qui se dessinent est primordial, afin que celles-ci ne deviennent pas les parents pauvres de l’aérien.

 

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