Bruits de cockpit

L'aviation européenne et ses bruits de couloir.

Michael O’Leary, CEO de Ryanair, a donné son avis vis-à-vis de l’affaire Apple et la taxe de 13 milliards d’euros. Le public aurait tort néanmoins de n’y voir qu’une simple rodomontade, car la compagnie la plus profitable d’Europe peut tout aussi bien être menacée par une montée des charges.

Michael O’Leary n’a jamais eu les mots dans sa bouche, et c’est parfois tant mieux. La fracassante déclaration selon laquelle le gouvernement irlandais devrait dire à l’Europe d’« aller se faire f**tre » (sic) a au moins le mérite d’être franc du collier – bien que l’auteur de ces lignes ne partage pas du tout cette vision. Derrière cette déclaration brusque qui tranche avec celle beaucoup plus froide de Tim Cook, patron d’Apple, on découvre une certaine conception de l’aviation qui pourrait éventuellement être menacée si le cas Apple venait à porter ses fruits.

Ryanair, l’anti-taxe comme religion

Michael O’Leary déteste toute forme de taxes ou d’impôts. Le patron de Ryanair a longtemps défendu l’idée que le transport aérien ne pouvait véritablement grandir que si la liberté de voler n’était pas entravée par des taxes aéroportuaires ou nationales qui nuisent au prix du billet final. Cette vision de l’industrie a été tellement poussée à l’extrême que cet ancien comptable a défendu bec et ongles des arrangements entre régions et aéroports selon lesquels Ryanair ne payait pas de taxe aéroportuaire et recevait même des aides au démarrage de ligne.

Mais a-t-il seulement tort ?

Le chiffre d’affaire mirobolant de Ryanair semble en effet lui donner raison. Il est aussi vrai que la réussite du transport aérien est toujours passée par une forme de subvention. Qu’il s’agisse des aides données aux compagnies historiques au début de leur création, des aides financières colossales que reçoivent les compagnies du golfe par leurs Etats de tutelle ou, des aides marketing parfois illégales touchées par des compagnies low-cost européennes, Ryanair en tête, les compagnies aériennes ont longtemps vécu ou survécu grâce aux subventions.

Le prosélytisme anti-taxe de Michael O’Leary n’a donc rien de surprenant.

Le régime fiscal très avantageux de Ryanair en Irlande

Cependant, dans le cas d’Apple, il semblerait que Ryanair ne fasse pas seulement dans l’ultra-libéralisme primaire.

Le patron de la compagnie cherche (évidemment) à protéger son pré-carré en Irlande, où il paye des impôts en fin de compte assez peu élevés par rapport à ses concurrents. Si M. O’Leary a ainsi déclaré qu’il avait payé 11,9% d’impôts l’an passé, il lui est arrivé de payer des taux en dessous de 2% par le passé. Ainsi, en 2007, Ryanair payait seulement 0,9% d’impôts selon une enquête de The Independent, le quotidien irlandais de référence.

A l’heure actuelle, aucune étude (enfin une, que nous ne citerons pas ici) ne s’est véritablement penché sur les avantages fiscaux concédés à la compagnie irlandaise. De toutes évidences, si Apple venait à rembourser effectivement les 13 milliards d’amende, ce serait néanmoins tous les entreprises qui profitent des arrangements sur le droit intellectuel en Irlande qui seraient menacées (la fameuse « doublette irlandaise »). Rappelons d’ailleurs que Ryanair dispose aussi d’une filiale irlandaise en charge du marketing sur le Web, Airport Marketing Services, empêtrée dans plusieurs scandales liés aux aides d’Etat.

Le contre-exemple italien : moins de taxe est-il forcément une mauvaise chose ?

Toujours est-il que, n’en déplaise aux Etats membre de la zone Euro, le sujet des impôts est central dans le succès des compagnies aériennes. Celles-ci jouissent de marges très serrées, ce qui requièrent souvent de « l’oxygène fiscal ». C’est dans cette logique que les cinq grands groupes aériens d’Europe et aussi concurrents (easyJet, Ryanair, Air France-KLM, IAG et Lufthansa) se sont rassemblés au sein de l’organisation professionnelle Airlines for Europe pour faire plier l’Union sur certains points essentiels, tels que les taux d’émission carbone, les taxes aéroportuaires ou encore les contrôleurs aériens.

Moins d’impôts peut parfois avoir des résultats inattendus, par ailleurs. L’Italie semble être l’exemple parfait de pays où la baisse de taxes semble avoir payé. Après avoir menacé le gouvernement italien de quitter certaines régions clefs si le gouvernement Renzi ne retirait pas sa taxe, Ryanair a finalement obtenu gain de cause.

En retour, la compagnie irlandaise s’est montrée pleine de largesses et a annoncé qu’elle investirait massivement en Italie : 10 avions supplémentaires, un trafic augmenté de 10% en 2017 soit 35 millions de passagers et plus de 40 nouvelles routes ouvertes et 2000 hôtesses et stewards recrutés.

Mais cet investissement massif a ses limites. Le personnel sera évidemment basé en Irlande et les profits y seront également rapatriés, depuis qu’une jurisprudence italienne a convenu que Ryanair ne devait pas rembourser les charges sociales de ses stewards.

Est-ce, hélas, le mieux que l’Europe puisse faire pour l’instant, ou est-ce que la jurisprudence Apple aura des effets concrets sur l’aérien ? Seul le temps le dira…

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